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Jaurès-le-réformiste qui permit de gagner la retraite pour tous

Jaurès et la loi sur les retraites ouvrières et paysannes de 1910

Une réunion s’est tenue à Pessac (Gironde) le 26 juin, sur Jaurès et la loi sur les retraites, Jaurès et la création d’un parti socialiste, la SFIO.  Le débat sur les retraites est parti de l’actualité et a examiné ensuite les débats socialistes du temps de Jaurès et ce qu’était réellement son « réformisme ».

Extraits de l’intervention d’ Aimé SAVY

Quelle est la situation à gauche, au PS particulièrement, sur la question des retraites ?

Martine Aubry explique : Il faut passer d’une société individualiste à une société du “care”, qui est un mot anglais que l’on pourrait traduire par “soin mutuel” : la société prend soin de vous, mais vous devez aussi prendre soin des autres et de la société. Cette « théorie » est inspirée par Fabienne Brugère, philosophe, enseignante à l’université Michel-de-Montaigne de Bordeaux et auteure d’un ouvrage intitulé Le Sexe de la sollicitude (Le Seuil, 2008). En fait, lorsqu’elle s’explique, ou lorsque ses exégètes essayent de comprendre, « care » englobe d’antiques choses plus proches de la charité chrétienne ou de la compassion de la vierge Marie que de la solidarité ouvrière… Après avoir taté le terrain Aubry ne parle plus de cela. Mais c’est peut-être parce que la position du PS est justement compatible avec le « care » ?

Le PS dit officiellement « notre système de retraite n’est aujourd’hui pas financé durablement et n’assure pas un niveau de vie décent au plus grand nombre des retraités… C’est pourquoi la réforme du système de retraite qui sera discutée à partir de cette année est décisive. Le Parti socialiste prendra toute sa part dans le débat sur l’avenir des retraites. » Sans dire un mot des exonérations de charges patronales qui sont la cause irréfutable du fameux « déficit », il se place en gestionnaire d’une réforme au seul profit des patrons.

Quand Manuel Valls dit “Au nom de la responsabilité, nous devons proposer un pacte national sur ce sujet (de la réforme des retraites), non seulement avec les partenaires sociaux, mais aussi avec la majorité”. Pour lui, “le rôle de la gauche n’est pas de nier les changements démographiques, ni cacher l’ampleur des déficits”. “La gauche peut défendre une retraite à la carte et l’allongement de la durée de cotisation”

Toutes ces positions de gestionnaires ont-elles quelque chose de socialiste ? Elles recouvrent la capitulation devant les injonction de l’Union Européenne et du FMI  pour qui les retraites, comme toutes les activités humaines, doivent être soumises à la concurrence…

En son temps, quelles furent les positions de Jaurès sur la question des retraites et comment s’exprima son réformisme ? Avec Guesde, Vaillant, Lafargue, Hervé, ils avaient réussi à rassembler un parti de débat et d’action dans lequel la question des retraites fut âprement  discutée, donna lieu à des affrontements qui s’exprimèrent jusque devant l’Assemblée Nationale. Ceux qui constituaient la gauche du parti, avec les dirigeants de la CGT, étaient violemment  hostiles à la capitalisation des cotisations ouvrières. Jaurès, profondément attaché à l’unité de son parti et s’appuyant sur les acquis obtenus par les syndicats allemands ainsi que les syndicats français des mineurs et des cheminots, se battit pour faire voter ce qu’il considérait comme un nouveau droit pour tous (le passage de l’assitance à l’assurance), fondamental à ces yeux pour l’avenir des classes ouvrières et paysannes, même s’il fallait l’améliorer…

Lafargue au congrès de Nimes en 1910 explique qu’il votera contre la loi notamment parce que cette revendication émane des radicaux qui, en 1906, avaient besoin de cette loi pour se présenter devant les électeurs : les radicaux étaient au gouvernement Clémenceau, avec deux renégats socialistes, Briand et Viviani, et avaient très durement réprimé (avec plusieurs morts) les grèves ouvrières de Draveil et Villeneuve St Georges.

Mais Jaurès est réformiste. Pour lui le socialisme n’est pas seulement un idéal à l’horizon incertain mais une démarche continue. Aussi il n’hésite pas à se mouiller dans des questions concrètes comme la création de la coopérative de la Verrerie ouvrière d’Albi. Il se bat pour en faire non « l’usine aux verriers » simple contrefaçon ouvrière de l’usine capitaliste, mais la propriété commune des organisations ouvrières, préfigurant ainsi la propriété collective qui est l’objectif du communisme.

Pourtant Jaurès ne partage pas le « réformisme » de Berstein qui pensait qu’une suite de réformes permettrait de faire l’économie de la révolution. Pour Jaurès, il s’agit, par des réformes, de rendre la révolution possible en renforcant l’organisation de la classe ouvrière…

Par ailleurs Jaurès reproche à Kautsky de conseiller à la classe ouvrière de « se réfugier le plus possible dans l’intégrité de son isolement. » Favorable au contraire à l’ouverture et au contact, on dirait aujourd’hui aux négociations, dans le cadre du monde du travail, ne serait-ce que pour organiser de meilleures conditions de travail, Jaurès résume sa position : « Oui à la lutte de classes, non à l’isolement de la classe ouvrière », le contrôle des conditions de travail aide peut-être le capitalisme à fonctionner, mais cette collaboration « est un commencement de prise de possession »…

Dans le même ordre d’idées sur le réformisme de Jaurès, il faut se rappeler que les questions « capitalisation ou répartition » “gestion tripartite ou gestion ouvrière” occupèrent une grande partie des débats. Pourquoi ? Les problèmes étaient ainsi posés en raison de l’expérience historique d’alors en matière de retraites : les demandes, et déjà les conquêtes des cheminots français et des mineurs se référaient à l’expérience des ouvriers allemands qui avaient obtenu les premiers les retraites ouvrières ; mais qui les avaient obtenues dans des conditions bien particulières : certes à la suite de la lutte opiniatre des socialistes allemands, mais finalement accordées par le gouvernement bourgeois allemand et donc dans une forme particulière : la capitalisation des cotisations ouvrières avec les risques inhérants de spoliation par l’État…

Jaurès a maintes fois exprimé sa vision réformiste, et à ceux qui disaient que capitaliser pour les retraites, c’était s’intégrer dans le capitalisme, « légitimer un odieux système de spoliation », Jaurès répondait que c’était une crainte chimérique car « jusqu’au jour de l’entière transformation de la propriété, c’est dans le milieu capitaliste que la classe ouvrière agit, revendique, combat. ». Et il ajoutait : « quand la capitalisation fonctionne au profit des ouvriers, c’est le contraire du capitalisme… c’est un fragment de socialisation ». La condition qu’il y mettait est évidemment essentielle et elle éclaire singulièrement la situation actuelle : à condition que ce fragment de socialisation fonctionne au profit des ouvriers !!…

Jaurès-le-réformiste voyait les retraites comme un coin enfoncé dans le capitalisme par la classe ouvrière. Il pensait que ce droit nouveau, même s’il était insatisfaisant au début, et tous les courants reconnaissaient que c’était le cas, représentait la conquête d’un principe majeur, le passage de l’assistance à l’assurance pour tous, et qu’il serait amélioré par la lutte des classes. « Ainsi le vrai gage de l’amélioration de la loi que nous faisons, c’est que pour l’améliorer, elle mettra debout les millions de travailleurs ouvriers et de travailleurs paysans. »

Ne pourrions-nous dire aujourd’hui que si ces millions de travailleurs descendent dans la rue malgré la confusion des mots d’ordre qui leur sont proposés à propos des retraites, c’est bien la preuve que Jaurès avait vu juste : ils cherchent tous les moyens de défendre cette conquête vitale à laquelle ils sont attachés depuis un siècle et encore plus depuis la Libération.

Jaurès dira aussi à l’adresse de Guesde qui minimisait l’importance du vote de cette loi : “Je ne dédaigne aucun effort, aucun acte, aucun progrès ; et sans perdre de vue l’entière émancipation du prolétariat,  je crois qu’il faut marcher en grandissant tous les jours la classe ouvrière en conscience, en force, en sécurité, en puissance de réflexion et de combat”.

Réformiste peut-être, mais attaché à toute avancée concrète qui vaut mieux que cents théories. Et c’est effectivement le principe des retraites pour tous qui fut ainsi obtenu certes par un compromis avec les radicaux mais finalement avec l’aide de syndicalistes comme Victor Renard, secrétaire de la Fédération des Textiles de la CGT et porte-parole des thèses guesdistes au sein du syndicalisme. Celui-ci déclara le 7 février 1910 au congrès de Nimes : “A mon point de vue, il faut voter la loi avec l’idée de l’amender entièrement”.

C’est ce que firent tous les députés guesdistes à la Chambre à l’exception de Guesde. Le principe survécut avec des hauts et des bas jusqu’à la Libération et permit de gagner la Sécurité Sociale.

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